avec ces mas et sans clou ny cheuille, que c’est une euvre sy bien practiquée, qu’il n’y a que redire, et n’ont que une seule ache à faire tout leur ouvrage, et n’y a maistre maçon qui puisse faire vn euvre guère plus admirable qu’ilz font. »
Les impressions d’un voyageur
Voici la description de la première rencontre entre Français et Russes à Arkhangelsk.
Nous sommes arrivés le 26e jour de juin devant la ville de Saint-Michel-Ar- change, où nos marchands alèrent à terre pour parler au gouverneur et faire leur raport, come est la coustume en tout païs, et l’aïant salué, il leur demanda d’où ilz estoient, et quand il sceut que nous estions Françoys, il fut bien resjouy et dit à l’interprète qui les présentoit qu’ils estoient les très-bien venus, et prit une grande coupe d’argent et la feist emplir, et falut la vuider ; et puys une autre, et encore la revuider ; puis encore la 3e qu’il falut parachever ; et, aïant fait ces trois beaux coups, on pense estre quite ; mais le pire est le dernier, car fault boire une tasse d’eau-de-vie qui est sy forte qu’on a le ventre et le gosier en feu. Quand on a beu une tasse, ancore n’estre pas tout, et, aïant parlé un mot avec vous, faudra ancore boire à la santé de vostre roy, car vous ne l’auseriez refuser, et c’est la coustume du païs que de bien boire.
Le premier dictionnaire franco-russe
Dans quelle langue communiquaient les Français ? Jean Sauvage fait mention d’un interprète. Dans les archives de la Bibliothèque nationale, à côté du récit de Jean Sauvage et avec la même écriture, se trouve un petit dictionnaire français-russe du xvie siècle. L’a-t-il écrit ? Complété ? Utilisé ? Au fond peu importe car c’est un témoignage linguistique très intéressant. Comme pour le récit de Jean Sauvage, il en existe une version légèrement différente dans les brouillons d’André Thevet, cosmographe du roi1. Le grand slaviste Paul Boyer l’a anoté et édité en 1905 dans le Recueil de mémoires orientaux2.
Boris Alexandrovitch Larine l’a aussi reproduit et commenté à Lé- ningrad en 1936 puis à Riga en 1948. Ce dictionnaire est constitué d’un peu plus de six cents entrées, mots ou phrases en français, accompagnés de leur traduction russe, en transcription latine, sans doute écrit parun français qui ne comprendrait pas le russe. André Thevet s’intéressait beaucoup aux langues du monde entier. Il a collectionné l’« oraison dominicale » dans de très nombreuses langues.
1 Le mémoire de Jean Sauvage lui était peut-être destiné. Sa Cosmographie universelle de 1575 est étonnamment précise sur la Moscovie.
2 Le dictionnaire et tous les extraits de cet article sont reproduits in-extenso dans mon ouvrage (cf. infra).
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La voici dans le langage des moscovites1. Les v peuvent être orthographiés u.
Oche nassije esti nane besech, da suatitsa ima tuoa, da priidet tzerture tuæ, da boudet vola tuoa iacco nane besech ina Zemli. Chleb nash nasoushuij daiede nam due : i ostaui nam dolgi nassa, iacco i mui ostaulaem dolgnicom nassim, i. neuedi nas vona past, no isbauinas ot loncauago, iacco tuoe est tzerture i sila, i slaua vouechi. Amin.
Le plagiat du voyage
Dans le manuscrit d’André Thevet Description de plusieurs Isles, on trouve un plagiat du voyage de Jean Sauvage. Thevet reprend la relation à son compte, parfois l’embellit ou l’exagère. Ainsi se crée un mythe littéraire. La fin de l’extrait précédent devient : « Car il faut boire une tasse d’eauë de vie, et y en a si grande abondance, que plusieurs, qui en beuvent plus qu’ils ne fault, principalement les estrangers en ont le ventre et le gosier enflé. Ce qui leur cause souventefois de grandes maladies, et bien souvent la mort <...> ».
Que reste-il de ce voyage ?
Le fin mot de l’histoire
À en croire le marin français, la rencontre avec les Norvégiens s’est passée comme avec les Russes.
Quand nous fumes à l’ancre, nostre marchand ala en terre pour parler au capitaine du chasteau [de Vardø] et luy demander congé de passer pour aler à SaintNicolas, il respondit que jamais il n’avoit veu Françoys passer par là pour aler à Saint-Nicolas, et qu’il n’auoit nulle commission de nous doner congé pour aler là ; et, voiant cela, falut faire presens à quelques sieurs qui parlèrent pour nous, ce qui cousta environ 250 dalles, sens les presens et despens que nous y feimes, car nous y demourasmes trois jours.
Quand nous fumes entrés et que nous eumes paié nostre coustume, les serviteurs du sieur aportèrent à monsieur Colas un grand pot de bois rouge qui tenoit plus de douze pots, qui estoit tout plein de grosse bière noire et forte plus que le vin, et falut boire tout. Et croiés que les sieurs Colas et du Renel estoient plus faschez de tant boire que de l’argent qu’ilz venoient de desbourser ; car il faloit vuider ceste cruche ou bien faire de l’yvroigne pour en sortir, car telle est leur coustume.
En réalité, Jean Sauvage a édulcoré son récit. Danzay nous apprend le fin mot de l’histoire : les 250 « dalles » (thaler ou rixdaller,
1 « Basile [III (1462—1505)], duc de Moscovie » dans Les vrais pourtraicts et vies des hommes illustres. Paris, 1584 (soit deux ans avant le Dictionnaire des Moscovites); chapitre reproduit dans la Cosmographie moscovite de A. Galitzin en 1858 (l’orthographe de l’oraison est légèrement différente).
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la monnaie internationale de l’époque) étaient une caution. Les marchands Nicolas du Renel et Germain Collade avaient fait un faux passeport pour éviter de payer les taxes.
A Monseigneur le Duc de Joyeuse [18 août 1586]
Monseigneur ! Je Vous avertis au commencement de cette année, que les marchands français qui avaient un passeport de Vous, pourraient aller librement pêcher, trafiquer et négocier du côté du Nord, tant es mer et terre du Roi de Dannemark, que celle du Moscovite, en payant au Capitaine du Château de Warthaus [Vardø] deux Portugaises. Néanmoins, il est avenu que Germain Collade et Nicolas du Renel, marchands français, essayèrent dépasser et défrauder le Roi de Dannemark de la Tolle [douane], par un faux passeport, duquel je Vous envoie la copie.
Le Capitaine de Warthaus ayant lu le passeport et connaissant qu’il avait été donné par un des sujets du Roi de Dannemark, fit arrêter les marchands et leur navire qu’il eut envoyé en Dannemark, comme justement confisqué et la marchandise, si le Capitaine, qui est de mes amis, et auquel j’avais recommandé les marchands français et qui savait que j’avais répondu pour eux, n’eût pour mon respect, laissé passer les marchands et leur navire, moyennant quatre cents livres ou deux cents thalers, qu’ils lui laissèrent avec cette condition qu’à leur retour de S:t Nicolas, ils repasseraient par Warthaus. Cependant qu’il avertirait le Roi de Dannemark de ce fait, et s’il se contentait des deux Portugaises pour leur Tolle, qu’il leur rendrait le surplus de leur argent, et s’il en demandait davantage, que celà serait compris et rabattu sur le reste des deux cents thalers. Les marchands m’écrivirent du lieu de Warthaus le 18:e de Juin, qu’ils avaient été arrêtés sans m’en dé- clarer la vraie cause, et me priaient d’y pourvoir, m’assurant que leur navire Vous apartenait. Cela fut cause, que soudain j’allai parler au Grand-Trésorier de Dannemark, qui a charge de telles affaires, qui fut fort fâché de cet empêchement fait aux Français. Aussi au même instant, il écrivit au Capitaine de Warthaus, qu’il laissât passer les Français sans prendre aucune chose d’eux.
Les conséquences officielles
La première lettre connue entre un tsar et un roi de France date d’octobre 1586 et invite les marchands à venir faire du commerce en Moscovie. Est-ce une conséquence du voyage ? Peut-être les marchands français sont-ils restés l’hiver à Moscou pour négocier le traité suivant1.
1 On ne connaît que la traduction française de ce traité et la lettre du Tsar. Ces documents sont reproduits dans mon livre. Le traité a été publié pour la première fois dans le Bulletin de la Société de l’Histoire de Paris et de l’Île-de-France. 1884. Tome XI. P. 132 et la lettre dans les annexes du premier tome de la Chronique de Nestor (p. 381) traduit par Louis Paris en 1834 à Paris. On trouve aussi dans ce livre une version du récit de Jean Sauvage.
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Traité de commerce entre le tzar et des marchands parisiens
[Moscou, le 23 mars 1587]
Au nom du Père et du Fils, et du Saint-Esprit et de la sainte Trinité glorifiée un seul Dieu, et de tous les saincts et sainctes, et de toutes les choses qu’il a faites par sa bonté et puissance et par son amour envers l’homme, auquel il a donné toutes choses, et lequel nous recognoissons pour Dieu nostre, et qui nous a créés en ce monde par sa sapience [sagesse], et faictz héritiers de son corps et de sa parolle par nostre seigneur Hesus Christ, vivant avecq le Père et le Saint-Esprit en toute éternité, et qui tient tout en sa puissance en ce monde. Nous, grand empereur et grand duc, Théodore de Hehan, de toutes les Russyes, de Velodinière et Moscovie, de Nonegrot, empereur de Cazan et Astracan, seigneur de Plescovie, duc de Smolensquo et de Averseguie, de Jongoisquie, Permesquie, Vasquie, Bolgarie, du païs bas de Nonegoroda, de Chernigue, de Razan, Polisquie, Rostruye, Jhieruslane, Veloserguie, Livonie, de Ordorie, Obdorie, de Condye, et de tout les païs Sbiére et du Nort, à vous noz gouverneurs, lieutenans, et autres officiers de nostre héritière ville de Nonegrot et Plesco, Colmogrot et chasteau neuf de Arcange, de Volgueda et de Jheruslane, mandons que, suivant la resqueste à nous présentée par Nicollas de Renel et Guillaume de La Bistrate, pour et au nom du seigneur Jacques Parent et ses asosiés de Paris et autres leurs commis, faisant pour ladicte compaignie cy appres, leur donner expéditions promptes et passaiges de venir à nostre héritier païs, pour faire marchandises avecq navires et trafficquer à Colmogrote, et au neuf chasteau de Arcange, à Volgueda, Jheruslane, et à nostre héritière ville de Nonegrote et Plesco, et à nostre ville de Mosco, ausquelz nous avons permis comme dessus faire, traficquer ez susditz lieux quand ils viendront avecq leurs dictes marchandises soict
ànostre ville de Nonegrot, Plesco, Colmogrot, Volgueda, Jheruslane et Mosco, et
àvous nos ditz subjectz et gouverneurs et lieutenans, et autres nos officiers, commandons de leur donner franche commerce en payant seullement la moitiée des
droictz moingz de ce que payent les autres estranger en toutes noz villes susdictes suivant nostre commandement, et ce pour cause et considération de ce qu’ilz ont esté les premiers François qui ce sont jamais hasardés de venir à Arcange pour faire traficque à nostre païx. Que s’il leur vient marchandizes commodes pour nostre dict royaume, et s’il leur plaist venir en nostre ville de Mosco vous les laisserés passer sans leur faire déplaisir, ny aucun empeschement, ains toute faveur et ayde, en prenant pour les droictz suivant nostre susdict commandement, lequel aiant veu en
prenderez coppie sur vos registres, et leur rendez promptement leurs dictes lettres sans les faire séjourner, car telle est nostre volonté. Faict à Mosco nostre héritière ville, l’an sept mille et nonante cinq, le vingt-troixième jour de mars 1587.
Et est sellée la dicte lettre de cire rouge, sur double queue de soye rouge, des armes de l’empereur, et au dos est escript : Par la grâce de Dieu, empereur et grand duc, Théodore de Jehan, de toutes les Reussyes.
Obtenue à Mosco au mois de mars 1587.
Theodore de Jehan est Fedor Ier, fils d’Ivan le Terrible. On reconnaitra aussi les villes de Vladimir, Novgorod, Pskov, Nijni Novgorod, Rostov, Iaroslavl, Kholmogory, Arkhangelsk, Vologda...
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Ce traité est resté sans suite, la France étant en pleines guerres de Religion et la Russie à la veille du Temps des Troubles. L’historien russe Soloviev signale encore trois bateaux dieppois à Arkhangelsk en 1604. Au xviie siècle malgré la volonté de Richelieu et de Colbert, les relations commerciales restent très épisodiques. Des relations stables, commerciales et diplomatiques, ne commenceront qu’après la guerre du Nord, à la fin du règne de Pierre le Grand.
La redécouverte du texte au xixe siècle
Le récit de Jean Sauvage est resté à l’état de manuscrit. L’original est inconnu mais trois copies légèrement différentes ont été retrouvées, dont deux ont été publiées indépendamment en 1834 puis 18551, en pleine guerre de Crimée. Bien que le texte ait été traduit dans le journal russe Russkij Vestnik dès 1841, ces éditions ne semblent pas avoir eu d’écho immédiat. Mais avec le rapprochement entre la Russie et la France après la guerre de 1870, puis l’alliance franco-russe de 1894, ce texte deviendra le symbole des relations amicales entre les deux pays, et ce jusqu’en 1917. Il est souvent mentionné par Louis Delavaud, Charles de la Roncière, André Le Glay. La beuverie d’Arkhangelsk se transforme en un sympathique « premier toast à l’alliance franco-russe ».
Michel Mervaud et Givi Jordania
En URSS, Givi Jordania, historien à l’université de Tbilissi, s’est intéressé aux premières relations franco-russes. Dans son ouvrage de référence2, il cite longuement Jean Sauvage et une partie de la correspondance de Danzay. Le doyen de l’université d’Arkhangelsk Vladimir Boulatov aussi reproduit la traduction russe de 1841 dans son livre sur la Russie du Nord en 1999 (Russkij Sever, tome 3). Une nouvelle traduction (plus fidèle) a été faite par Viktoria Goudkova, elle est reproduite dans mon livre.
En France, il fallut attendre le 400e anniversaire du voyage, en 1986, pour voir paraître un article faisant la synthèse des connaissances relatives à cette expédition. C’est à Michel Mervaud, profes-
1 Il s’agit de l’ouvrage de Louis Paris (voir la note précédente), et du petit livre de Louis Lacour publié à Paris en 1855, Mémoire du voiage en Russie fait en 1586 par Jehan Sauvage — suivi de l’expédition de Fr. Drake en Amérique à la même époque.
2 Žordanja G. Očerki iz istorii franko-russkix otnošenij konca XVI i pervoj poloviny XVII vv. Tbilissi, 1959.
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