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contrôle tout le commerce jusqu’au Moyen-Orient. Les portes de la Sibérie s’ouvrent à la Moscovie.

Mais par où exporter les marchandises ? La Moscovie a besoin d’un débouché maritime pour assurer son indépendance commerciale. Tous les efforts d’Ivan le Terrible vont se porter vers la Livonie (c’est-à-dire l’Estonie et la Lettonie actuelles). La Livonie, passage le plus simple vers la Russie, est une incessante pomme de discorde entre les chevaliers Teutoniques, la Pologne, le Danemark, la Suède et la Russie. La Moscovie accède enfin à la Baltique par la conquête de Narva en 1558, mais il s’ensuit une guerre régionale de près de 25 ans qui rend le commerce très chaotique.

Narva est prise par les Suédois à la fin de l’année 1581. Dans la maison Russie, l’éphémère fenêtre donnant sur la Baltique se ferme et cela pour plus d’un siècle. Il reste seulement au grenier une lucarne donnant sur la mer Blanche, mer gelée plus de sept mois dans l’année. Et seule une échelle, la Dvina septentrionale, permet d’ac- céder à ce grenier.

Chancellor

La route du Nord, utilisée par les Vikings, était encore connue des Russes : c’était une route de secours pour se rendre en Occident, pour leurs ambassades notamment. Le génie des Anglais fut d’en faire une route commerciale.

Chancellor voulait se rendre en Chine et au Japon par une nouvelle route septentrionale. Bloqué par l’Arctique, il redécouvrit involontairement l’ancienne route viking d’Ottar. Après une tempête, il se retrouva sur les rives de la mer Blanche et apprit avec étonnement qu’il était sur les terres moscovites. De là, n’oubliant pas le but commercial de son voyage, il se rendit à Moscou. Ivan IV lui fit un très bon accueil. Il lui promit de grands privilèges s’il arrivait à transporter par la mer Blanche les marchandises qu’il avait tant de mal à faire transiter par la Baltique. Les Hollandais se mirent très vite dans le sillage des navires britanniques. Le trafic annuel resta cependant modeste, une vingtaine de navires occidentaux à l’époque de Jean Sauvage, une trentaine au tout début du xviie siècle.

Quelques mots sur l’itinéraire des marchandises : en remontant la Dvina septentionale, on arrivait jusqu’à Vologda, de là par voie terrestre on se rendait à Iaroslavl sur la Volga (au xviie siècle une importante quantité de caviar d’Astrakhan s’exportait à Venise via Arkhangelsk !). De Iaroslavl, il ne restait que 300 kilomètres pour se rendre à Moscou.

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Les produits de Sibérie se retrouvaient aussi à Arkhangelsk. L’Oural était franchi au nord de l’actuelle Ekaterinbourg. La conquête de la Sibérie s’est faite à partir du Nord via les fleuves.

Les Français et la route du Nord

Il reste à placer les Français dans ce décor. Ils ont su bénéficier de la prise de Narva par les Russes en 1558. C’est ce que prouve la lecture des tables du Sund qui recensent tous les bateaux rentrant et sortant de la Baltique. La majorité des navires français franchissant le Sund sont originaires de Dieppe en Normandie. Ils forment une part non négligeable des bateaux se rendant à Narva. Il y a donc à cette époque un réel besoin d’échange avec la Russie. Remarquons encore que la plupart des marchandises françaises (surtout le sel et le vin) étaient transportées sur des bateaux de pays tiers.

Le commerce par la Baltique n’était pas facile, il dépendait du bon vouloir du Danemark, de la Suède et de la Pologne. Les confiscations de bateaux étaient fréquentes. Un Français était très bien placé pour analyser la situation, aider les marchands et préconiser la route du Nord : Danzay, l’ambassadeur de France à la cour du Danemark pendant près de 40 ans de 1548 à sa mort en 1589 (en effet, la Norvège dépendait du Danemark qui contrôlait aussi une grande partie de la Baltique). Il avait de nombreux amis dans tous les royaumes du Nord (en particulier de nombreux huguenots émigrés comme Ponce de la Gardie, le général suédois qui prit Narva en 1581, le fils de ce dernier, Jacob de la Gardie, joua un rôle important durant le Temps des Troubles). Danzay était très apprécié et c’est grâce à ses talents de négociateur que l’on doit la réussite du traité de Stettin en 1570.

Dans sa riche correspondance avec les rois Charles IX (1560— 1574), Henri III (1574—1589) et la reine mère Catherine de Médicis, Danzay décrit toutes les entraves que subissent les marchands français voulant commercer en Russie via Narva, et préconise dès 1570 la route du Nord comme alternative. Il voit très bien les inté- rêts et les difficultés de ce commerce. Il n’aura de cesse de faire naviguer les Français sur la route commerciale ouverte par Chancellor que les Hollandais empruntaient aussi. Ses lettres aux autorités françaises sont innombrables. Il négocie avec le roi du Danemark pour obtenir l’autorisation de contourner les côtes norvégiennes aux meilleures conditions.

Pour illustrer sa persévérance, nous reproduisons deux lettres écrites à 12 ans d’intervalle.

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[Lettre au roi Charles IX du 15 juillet 1571]1

Parce que l’on traffique aujourd’hui avec les Russes par deux lieux, à savoir du côté de orient et de septentrion, il me semble, Sire, que pour mieux assurer ce commerce pour vos sujets, deux choses seraient bien nécessaires : l’une qu’il plût à Votre Majesté d’envoyer devers l’empereur de Russie pour avoir tels privilèges tant du côté d’orient que du septentrion que y ont les Anglais, ou en demander d’autres plus amples et tels que Votre Majesté entendrait être nécessaires, ce qu’elle obtiendra de lui facilement ; l’autre, contenir les marchands vos sujets en leur devoir. Les Normands sont envieux de ce que les Bretons et leurs voisins y trafiquent, et eux tous ne peuvent souffrir les Parisiens ni les autres villes méditerranées. Je sais la peine que j’ai eue avec eux pour de tels différends. Quand on leur propose les sages moyens desquels les Allemands, les Anglais, ceux des Pays-Bas et autres nations usent aux pays étrangers pour la sûreté et commodité de leur commerce, ils les louent grandement et confessent être fort profitables et nécessaires, mais de les induire à faire le semblable, il ne le faut espérer, Sire, que par votre seul commandement et autorité.

Le duc de Joyeuse était grand amiral de France, sorte de ministre de la marine et du commerce extérieur.

[Lettre au duc de Joyeuse du 28 novembre 1583]

Pour la sûreté de la nation française, il serait besoin d’obtenir trois points du Moscovite. Le premier : tels priviléges et libertés que les Anglais ont en ses pays. L’autre : un port sur la rivière de Dwina, comme ont les Anglais et ceux des PaysBas, ce qui sera facile, comme je Vous ai (Monseigneur) ci-devant écrit. Le troisième : qu’il plût au Moscovite publier par ses pays et ordonner que les Français y fussent amiablement reçus, et faire défense aux Anglais et à ceux des Pays-Bas, de ne leur faire violence, tort ni injure, venans et retournans de France en ses pays, ni par mer ni par terre, et s’ils le faisaient, qu’il en ferait exemplaire punition. Par ces moyens, les marchands pourraient être assurés en leur négociation, car il se fait mauvais jouer avec le Moscovite.

Pour obtenir plus facilement les priviléges, il serait nécessaire que S. M:té envoyât un Gentilhomme en bon équipage devers le Moscovite, pour les lui demander pour la nation française, et pourvoir de faire bâtir un fondic de leurs marchandises en la Ville de Moskow, ou autre qui leur serait commode, comme ont les Anglais pour y recevoir leurs marchandises. Ce voyage se pourra faire sans grands fraix, par les navires français qui voudront aller trafiquer par-delà l’année prochaine. Si l’on veut avoir quelque chose du Moscovite, il lui faut faire un présent, ce qu’il estime grandement. S. M:té lui en pourrait faire un de trois à quatre mille écus ; Vous un

1 Une partie de la correspondance de Danzay a été publiée dans Handlingar rörande skandinaviens historia, tome XI (affaires relatives à l’histoire de la Scandinavie), Correspondance de Charles de Dantzai [sic] ministre de France à la cour de Danemark. Stockholm, 1824 et dans Indberetninger fra Charles de Dançai [resic] til den Fransk hof om forholdene i Norden 1567—1573 (rapports de Charles de Dançay [sic] à la Cour de France sur les relations dans le Nord. 1567—1573), C.F. Bricka, Copenhague, 1901. Toute la correspondance connue relative à la Russie et à la route du Nord a été reproduite dans mon livre (voir plus bas).

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autre (Monseigneur) comme Amiral de France, et les marchands un autre, de sorte que le tout peut valoir huit à dix mille écus ; à quoi j’ajouterai ce mot que je Vous prie prendre en bonne part. C’est : que le Moscovite ne reçoit jamais présent, que pour le moins il n’en baille la valeur à celui qui lui a fait, et bien souvent beaucoup plus, voire le double, en Martres, Zibelines et autres chères marchandises. Si ce dessein Vous est agréable (Monseigneur), je mettrai peine de Vous envoyer une personne qui a demeuré plus de vingt ans en Moscovie, et sait bien parler la langue de ce pays là, pour Vous instruire plus particulièrement des affaires du pays, qui fi- dèlement obéira à ce que lui commanderez.

Des tentatives françaises ont lieu dès 1582 mais elles échouent ou on en reste sans nouvelles.

Enfin, arrive l’année 1586 avec une tentative réussie dont on a la chance d’avoir conservé une relation.

Le récit de Jean Sauvage

Le court récit de Jean Sauvage a sans doute été commandé par sa compagnie et n’a pas été publié à l’époque. Il semble avant tout utilitaire et destiné aux futurs marchands et navigateurs, mais l’auteur donne quand même une description des contrées nordiques et ses impressions.

Un guide pour les navigateurs

Jean Sauvage établit la route à suivre du cap Nord à Arkhangelsk, cette région étant inconnue des Français. Il nomme les diffé- rents caps avec les directions à suivre, il note les distances (elles sont plutôt bien appréciées), les marées, la profondeur de l’eau et les points d’ancrage, dessine deux croquis. Il prévient le marin qu’il faut revenir au plus tard mi-septembre car la mer Blanche « se prend et engèle tout en une nuit ».

Les observations d’un commerçant

La pêche est très facile à Vardø (on pêche « dedans le navire »), les Anglais remplissent très facilement leur bateau.

Il indique où payer la douane, où laisser les marchandises à Arkhangelsk (« dedans le chasteau qui est ung grand encloz fait de mas en forme de muraille, et y a bien quatre-vingt ou cent maysons dedans ») ; marchandises qui sont échangées ou achetées (« les marchans <…> les vendoient à ceulx qui en bailloient de l’argent »).

Jean Sauvage semble même étonné par l’activité commerciale : « car croyez que j’ay veu sortir de la rivière, en deux mois que nous

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y avons esté, plus de 250 grandes gabarres chargez, comme de sègle, de sel, suif, cires, lins et aultres marchandises. »

La route à suivre jusqu’à Moscou et les moyens nécessaires sont précisés : plus d’une centaine d’hommes pour haler chaque gabarre jusqu’à Vologda. Puis on attend l’hiver pour transporter les marchandises par voie terrestre jusqu’à Moscou. La neige et le froid ne sont pas vus comme des ennemis, mais donnent au contraire un avantage pour le transport. Seul le côté utilitaire compte : « et font porter [les marchandises] par des petits chariots qui n’ont point de roues et sont ferrez par dessouz, à cette fin qu’ilz glissent mieulx sur la glace, et font tirer chacun chariot avec deux grandes bestes qui se nomment zelen, qui vont fort le trot, et sont de petite vie. »

Zelen : sans doute les rennes (Olen’ en russe), de petite vie : se contentant de peu de nourriture.

Un témoignage historique

Jean Sauvage signale avoir vu des ambassadeurs de « l’empereur de Russie » partir d’Arkhangelsk pour négocier le partage de la presqu’île de Kola avec les Danois. Ces négociations n’eurent finalement pas lieu car les Russes arrivèrent trop tard.

La description d’un « touriste »

Jean Sauvage découvre dans le Nord un mode de vie totalement inconnu.

Près du quart du récit est consacré à Vardø, la petite île forteresse qui marque la frontière orientale de la Norvège depuis 1307. Le Dieppois remarque toutes les morues séchant sur « de grandes boisses », les poissons devenant « aussi secs comme bois ».

Il découvre le soleil de minuit, et les Norvégiens lui racontent la nuit polaire, la neige, le froid, l’hiver où les gens sont retranchés chez eux. Rien ne pousse dans cette région mais il constate que « toutes les maisons ont des estuves fort chaudes et bien propres, et puis leurs maisons sont dans la terre bien avant, tellement que le bestail va manger ce peu d’herbe qui croist sur leurs maisons ; et croict qu’ilz ont du bestail comme moutons, chèvres, qui, en temps d’yver, ne vivent que des vielles tripes du poisson qu’ilz ont pris. »

À Arkhangelsk, l’auteur remarque, comme bien d’autres le feront après lui, l’habileté des charpentiers russes qui n’utilisent aucune pièce en métal dans leurs ouvrages : « Archange qui est un chasteau fait de mas entrelassés et croisez ; et sont les ouvrages si proprement

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